LE DIEU DE LA TEUF

Laure Mi Hyun Croset

Le Dieu de la Teuf est un dieu à la fois espiègle et impérieux. D’abord, il t’engage à te montrer discret, courtois, aimable, puis il t’encourage à coups de grandes tournées à te manifester davantage, à faire preuve d’enjouement et d’esprit. Plus tard, il t’ordonne de faire des confessions impudiques et de te trémousser sur de la musique que, d’ordinaire, tu exècres, car le Dieu de la Fête est facétieux, il transforme tout en paillettes, étincelles et chatoiements.

Quand tu as descendu ton dernier shot, que les lumières se rallument, tu t’accroches au pilier pour rester dans cet établissement que tu aimes du tréfonds de ton âme, et tu prends mal, voire personnellement, la suggestion qu’on te fait de rentrer chez toi. Car chez toi, c’est désormais ici, cet endroit fabuleux où tu as vécu les plus beaux instants de ta vie. Il faut dire que dans ta mémoire vacillante, il n’y en a plus d’autres.

Lorsque tu par viens enfin dans ton logis, sans te souvenir ni du chemin parcouru ni du chauffeur Uber que tu as peut-être omis de saluer, tu bénis ce dieu si généreux, si prodigue de ses bienfaits, jusqu’au moment où, dans un éclair de lucidité, tu veux suspendre ton écharpe à la patère ou saisir ton téléphone portable pour programmer la sonnerie du lendemain qui te sauvera car la matinée est déjà bien entamée. Tu t’aperçois alors que le Dieu de la Teuf, sans égard pour ton goût des possessions, a prélevé son tribut. Tu le maudis et finis la nuit en notant bien sagement tous les endroits où tu as fait mine de ne vivre que d’amour et de vodka fraîche pour tenter de retrouver ces biens sans lesquels ton quotidien estinconcevable.

Climat de violence (nom au féminin)

ANGELA MARZULLO

sous la pluie plus d’ardeur

plus de brutalité plus de frénésie plus de fureur
plus de furie
plus de force
plus d’impétuosité plus de virulence plus de puissance plus de véhémence

sous la brume plus de contestation

plus d’émeute
plus d’indignation plus d’insoumission plus d’insubordination plus d’insurrection plus de jacquerie
plus de mutinerie plus de rébellion
plus de révolution

sous la bise plus d’arrogance

plus d’effronterie plus de grossièreté plus de hauteur
plus d’incongruité plus d’incorrection plus d’insolence
plus d’impertinence plus d’impolitesse plus de morgue
plus d’outrecuidance plus de suffisance plus de superbe

sous la neige plus de fièvre

plus de fureur


cold wave*
*Appellation «cold wave» est surtout utilisée en France, en Belgique et Suisse francophones.

Genève,
2015


Suzanne Dracius

ATTERRÉE EN PLEINE ASCENSION

Atterrée, en pleine Ascension, que l’on ait pu à la fois parvenir, à une même époque, à un si haut degré d’intelligence artificielle et, dans le même temps, descendre à un tel niveau d’imbécillité virtuelle ou de réelle stupidité, se hisser jusqu’au nec plus ultra du raffinement citadin et en même temps massacrer si sauvagement la nature, atteindre un summum de sophistication avec téléphones et tablettes et sombrer dans les pires abîmes de barbarie, ulcérée que l’on puisse développer autant de moyens de lutte contre le mal, la maladie, et s’abaisser à un tel point de vilenie, de mauvaiseté, concomitamment, s’organiser si efficacement pour combattre la misère et affamer pareillement la terre, horrifiée que l’on puisse être arrivé à un tel degré de technologie, envoyer des fusées dans l’espace, des satellites, et en être arrivé là, en être là, descendre si bas dans l’obscurantisme, se prosterner, se prostrer, se mettre à quatre pattes, se vautrer dans l’archaïsme, l’ignorance et l’ignominie, projeter de retourner marcher sur la lune et en même temps fouler aux pieds les droits de l’Homme, piétiner les droits de la Femme, fabriquer des armes de destruction massive, danser sur le ventre du voisin ou de l’ennemi lointain et interdire l’avortement même en cas de viol, simultanément stimuler au maximum le savoir, porter au sommet l’instruction et se fabriquer des croyances préhistoriques, accroître la connaissance et se façonner des fois immondes, faire preuve d’autant d’humanisme et de bêtise à la fois, donnant libre cours à ses instincts animaux les plus inhumains; épouvantée que l’humain, capable d’une si magistrale lucidité, d’analyses aussi poussées, soit en proie à une telle folie, qu’en mesure de maîtriser quasiment l’universel, l’homme se laisse aller à une pareille démesure et à tant de mesquinerie ; écœurée que les hommes puissent à la fois parcourir les océans et naufrager dans le pire repliement sur soi, exaspérée par toutes ces contradictions et l’incohérence du monde.

Port-Royal, Jeudi de l’Ascension

Des tissus noirs

Adrien Savigny


Crêpe de laine

Comme un fleuve aux larges méandres,
Dont le courant lourd et régulier entraine tout sur son passage, Le regard sombre dans son sillage compacte et mélancolique.

Sergé de soie

Indifférent, il se déploie glacé et glissant , Insensible aux yeux tendus vers ses stries luisantes, Sa surface se casse pour mieux happer le regard.

Satin de soie

Effleurant sa surface scintillante du bout des doigts,
Il glisse et frémit comme une feuille dans le vent d’automne,
Avec gaieté et insouciance, délicatement se pose sur le ciel gris d’octobre.

Crêpe Marocain

Ondoyant comme une dune du Sahara,
Il déploie sa surface granuleuse et sensible, Dense et souple, il se glisse autour des doigts.

Tweed de laine

Dans ses ramages s’enchevêtrent les contours flous d’une matière moelleuse, A sa forme nébuleuse s’accroche la chaleur d’un été lointain,
Au coeur de l’hiver,

Velours de soie

Il coule sur le corps en un mouvement doux,
Son fin duvet flamboyant, avide de lumière,
Une caresse chatoyante et éphémère sur la peau frémissante.

Lin irlandais

Gonflé par le vent et fouetté par l’embrun des vagues,
Reposant sur la rosée du matin,
Bouffant et mouvant sous un ciel nuageux.

I SWALLOWED YOU TO PROTECT ME

A short text by Sabrina Röthlisberger
2019

Illustration by the artist, SantaSagres, 2019

I am not enacting a trial onto the world of prostitution, I am simply recalling a personal experience that I have had at a potentially a young age. 

Here in Switzerland it is almost common practice to sell oneself as a woman to the sex industry, the younger (within legal limitations) and more naive one is the more opportunities for Johns one has. It is the type of gig where you don’t really have a need to apply to a position, the first times it is generally the Johns that come to you. The Johns know you, at the very least at ‘face value’, profiling you as a young person living in the streets, drug users, or other just by looking at you with a critical and judging eye. She never dress two time the same She came from her own way Poor hungry and angry Here for he money After wasting her times talking about feelings Doing her shit with her soul Now look at her she’s here for the money bitches She has to take care of her mommy Post colonial baby She’s here for her money The majority of my friends from this period of my life were in pretty similar situations to myself, and found themselves having to sell their services to Johns. “I swallowed you to protect me” is a form of triptyque painting that contains the themes still taboo about prostitution of the lower classes of the Swiss social ladder. For the 600,000 persons this means never really having stability or knowing when things might turn for the worst. From the young girls without a purpose that are ready to accept and suffer anything and everything just for cash. To the perverts that for a handful of moments ‘love’ us in a way that we discover first hand without knowing it on accepting the gig. To the manipulators or the inconsiderate ones of all this, but to those aware of the situation as well. Look all the beauty she’s able to made With the History you gaves her Breaking her chaines to offer her hand But keep in mind. She only do that for the money Now look at her she’s here for the money bitches She has to take care of her mommy Post colonial baby She’s here for her money The majority of my friends from this period of my life were in pretty similar situations to myself, and found themselves having to sell their services to Johns. “I swallowed you to protect me” is a form of triptyque painting that contains the themes still taboo about prostitution of the lower classes of the Swiss social ladder. For the 600,000 persons this means never really having stability or knowing when things might turn for the worst. From the young girls without a purpose that are ready to accept and suffer anything and everything just for cash. To the perverts that for a handful of moments ‘love’ us in a way that we discover first hand without knowing it on accepting the gig. To the manipulators or the inconsiderate ones of all this, but to those aware of the situation as well. To all those that love sex as well as those that detest it. Without forgetting to all the mothers, to the girls, to the drag, the faggots, to all plural people, to the poor and marginal- those that do not have may or any other way to make some cash.