Valentin Carron / Rétrospective au Consortium, Dijon

ZÉRO VIRGULE NUL
Curated by Franck Gautherot & Seungduk Kim

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Tschäggättä
Valentin Carron, Zéro Virgule Nul

Le vernaculaire est-il une autre memory lane pour un artiste suisse francophone quand la grande piste noire empruntée par les artistes alémaniques  se plaît à carillonner la grande histoire du fait moderne ?
Un peu de « christianité » également ?

–Illustrations en deux temps :

Le fait que Bruno Bischofberger ait squatté pendant des années la quatrième de couverture d’Artforum avec des publicités pleine page où les us et coutumes séculaires du Valais claironnaient en toutes couleurs : les concours de bœufs parés de fanfreluches et de clarines de bronze ou d’affrontements d’hommes forts en culottes de peau en des lancers de troncs d’arbres et de roues d’appenzeller… les masques des Tschäggättä, et tous les carnavals et fêtes païennes de récoltes…

L’anecdote selon laquelle Dan Graham aurait déclaré un soir de vernissage en Corée du Sud, il y a longtemps, que toute exposition collective ait un tant soit peu besoin d’une touche de Christianity.

La Suisse moderne est ce conservatoire refuge des exilés politiques, révolutionnaires et dictateurs ; des exilés fiscaux sportifs-chanteurs-péteux businessmen ; des travailleurs du chapeau payés en billets design.
L’histoire de l’art moderne en Suisse est un conte pour les paresseux : tout est disponible, tout ce que la pratique et son commerce ont besoin, tout ce que l’artiste peut désirer est à portée de châssis : les places de deal, les supports de com’, les acheteurs, les maisons institutionnelles, les lieux éducatifs, les groupes de discussions, les soutiens municipaux-cantonaux-fédéraux. Tout en là et a servi aux épiques moments de la geste moderne suisse : les artistes concrets ont vécu en majesté dans la rivalité clanique de ces deux figures : Max Bill, et Richard Paul Lohse,  célébrés et oubliés, sans vraie carrière internationale. Le pays rassurant s’était transformé en cellule capitonnée et transparente.
Et tout a changé quand Armleder, Disler, Federle, Mosset… ont pris leurs cliques et leurs claques pour ensemencer les autres mondes. Suivis par les plus jeunes toujours partis en chasse et nourris malgré tout par l’hinterland fédéral !

Valentin Carron a pour la sculpture la tentation du métissage, du partage des matériaux, des savoir-faire, des références modernistes et des emprunts folkloriques. Que le pays se soit constitué une légende pure et nationale nouée aux idéaux de citoyenneté participative et de traditions saisonnières, c’est encore dans la logique d’un univers pétri de satisfaction et d’autosuffisance. Le patrimoine folklorique national n’est qu’une addition de particularismes cantonaux, déclarés immémoriaux. Pour accompagner le récit,  des objets constituants, des costumes colorés, des recettes roboratives et des musiques rythmées. L’art de rond-point s’est paré d’un bestiaire de bûcherons tailleurs d’ours  et de bannières héraldiques.

L’appropriation de ces témoignages vernaculaires par l’artiste Valentin Carron se fait par la grâce du simili, des polystyrènes, fibres de verre et résines au bénéfice d’un trompe-l’œil approximatif, donc choisi. Le vernaculaire ne jure que du bois et du métal forgé quand l’art, pour y marquer sa distance, se doit de faire dans le synthétique et le simili.
Le mix est plus complexe qu’il n’y paraît, bien sûr ! Le fait contemporain se mêle de géographies –les pentes raides des coteaux viticoles du Valais, par exemple–, de réminiscences –les Huns chez les autres : quand au IVe siècle les collègues d’Attila décident de poser leurs chevaux sur les vertes prairies de la Suisse centrale et d’y rester marquant à jamais les pommettes des visages de traits mongoloïdes. Funny !

Le fer forgé des grilles de pavillons Sam’suffit n’est pas perdu pour les cubes blancs, récupéré in extremis par un Carron forgeron qui l’assigne à d’autres ambitions : celle d’un devenir serpent chamanique amérindien ; celle d’un mimic de Bernar Venet qui aurait retrouvé son « d » final au pli sol/mur d’un cercle imposant…

Le clock n’est jamais loin non plus, l’horlogère occupation helvétique ne trouve chez Valentin qu’une version joliment tachetée de sang impur…

Le voyage auquel l’artiste nous convie au cours de cette petite rétrospective, n’est pas sans laisser de blancs (la croix suisse), de trous (de gruyère), de pics (la garde suisse)…

Trouver chaussure à son pied, telle est la haute mission de l’art de Valentin Carron.
A tel point que son hommage à Robert Pershing Wadlow, le gentil géant d’Alton, Illinois, nous laisse (ba)bouche bée. Ta mère chausse du 71 !

Et cet André Tommasini (1931-2011) qui a embelli, en 1976, le parvis de la bibliothèque de Lausanne, d’une sculpture de granite rose que Carron duplique (Ravage with pink granite, 2014), il est de cette cohorte de sculpteurs de 1% qui ont abaissé l’intérêt pour la sculpture abstraite au niveau d’une indifférence fatiguée, secouée par endroit et moment d’un sursaut pervers de reconnaissance venant d’amateurs de sites de rencontre d’art moderne officiel.

J’ai dit, à une autre occasion, tout l’amour que je portais aux pet sculptures, ces œuvres de modestes dimensions plantées au pied d’immeubles de bureaux en une litanie de formes en inox, souvent, balayant la création contemporaine. La grande avenue qui part de l’Hôtel de Ville d’Anyang, en Corée du Sud en fournit un très joli exemple.
Entendons-nous bien, il n’y a aucune ironie dans mon propos ni dans celui de Valentin Carron, il n’y a non plus de sacralisation opportuniste, mais bien une vraie assimilation de ce peuple des sculptures modernistes-like tout autant qu’il y a incorporation dans notre vocabulaire contemporain de tous les vernaculaires objets de cantons, ou de sous-préfectures…
Là est un autre versant, pentu, de la Suisse moderne, d’un peuple redessiné à l’aune de récits nationaux forgés de toutes pièces à l’abri de frontières en toblerones mossetiens.

Carron, sculpteur, est un orchestrateur –il a aplati au rouleau-compresseur tous les cuivres des fanfares suisses– est un arrangeur, est un assembleur, est un maître du Feng Shui de l’art, capable d’orienter les énergies et de les condenser en des formes et formats qu’il distribue au gré des nécessités et opportunités.

— Franck Gautherot


Tous droits réservés Valentin Carron & Consortium Museum

Photographies par Rebecca Fanuele

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