LE DIEU DE LA TEUF

Laure Mi Hyun Croset

Le Dieu de la Teuf est un dieu à la fois espiègle et impérieux. D’abord, il t’engage à te montrer discret, courtois, aimable, puis il t’encourage à coups de grandes tournées à te manifester davantage, à faire preuve d’enjouement et d’esprit. Plus tard, il t’ordonne de faire des confessions impudiques et de te trémousser sur de la musique que, d’ordinaire, tu exècres, car le Dieu de la Fête est facétieux, il transforme tout en paillettes, étincelles et chatoiements.

Quand tu as descendu ton dernier shot, que les lumières se rallument, tu t’accroches au pilier pour rester dans cet établissement que tu aimes du tréfonds de ton âme, et tu prends mal, voire personnellement, la suggestion qu’on te fait de rentrer chez toi. Car chez toi, c’est désormais ici, cet endroit fabuleux où tu as vécu les plus beaux instants de ta vie. Il faut dire que dans ta mémoire vacillante, il n’y en a plus d’autres.

Lorsque tu par viens enfin dans ton logis, sans te souvenir ni du chemin parcouru ni du chauffeur Uber que tu as peut-être omis de saluer, tu bénis ce dieu si généreux, si prodigue de ses bienfaits, jusqu’au moment où, dans un éclair de lucidité, tu veux suspendre ton écharpe à la patère ou saisir ton téléphone portable pour programmer la sonnerie du lendemain qui te sauvera car la matinée est déjà bien entamée. Tu t’aperçois alors que le Dieu de la Teuf, sans égard pour ton goût des possessions, a prélevé son tribut. Tu le maudis et finis la nuit en notant bien sagement tous les endroits où tu as fait mine de ne vivre que d’amour et de vodka fraîche pour tenter de retrouver ces biens sans lesquels ton quotidien estinconcevable.

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